6 novembre 2006

Albert Jacquard, l’éloge de l’utopie

Utopie, idéalisme, des mots qui ne sont pas très dans l’air du temps dans notre société  « évoluée qui sait tout ». Heureusement il y a Albert Jacquard dont la feuille de route inspire le respect et qui me fait penser que notre vie serait bien sombre sans des personnes de son calibre.
Je reprends ici un texte publié par un commentateur de Agoravox:

« Moi, Albert Jacquard, ministre de l’Éducation, je décrète:

Par Albert Jacquard Préambule:
L’Éducation nationale ne doit pas préparer les jeunes dont l’économie ou la société ont besoin. La finalité de l’éducation est de provoquer une métamorphose chez un être pour qu’il sorte de lui-même, surmonte sa peur de l’étranger, et rencontre le monde où il vit à travers le savoir. Moi, ministre de l’Éducation nationale, je n’ai qu’une obsession: que tous ceux qui me sont confiés apprennent à regarder les autres et leur environnement, à écouter, discuter, échanger, s’exprimer, s’émerveiller. À la société de s’arranger avec ceux qui sortent de l’école, aux entreprises d’organiser les évaluations et la formation de leur personnel à l’entrée des fonctions. Il faut que les rôles cessent d’être inversés: l’éducation nationale ne produira plus de chair à profit.

Article premier: Il faut supprimer tout esprit de compétition à l’école. Le moteur de notre société occidentale est la compétition, et c’est un moteur suicidaire. Il ne faut plus apprendre pour et à être le premier.

Article deuxième: L’évaluation notée est abandonnée. Apprécier une copie, ou pire encore, une intelligence avec un nombre, c’est unidimentionnaliser les capacités des élèves. Elle sera remplacée par l’émulation. Ce principe, plus sain, permettra la comparaison pour progresser, et non pour dépasser les camarades de classe. Mettre des mots à la place des notes sera plus approprié.

Article troisième: Les examens restent dans leur principe, sachant que seuls les examens ratés par l’élève sont valables. Ils sont utiles aux professeurs pour évaluer la compréhension des élèves. Mais les diplômes ou les concours comme le baccalauréat sont une perte de temps et sont abolis. Sur tous les frontons des lycées figurera l’inscription: ” Que personne ne rentre ici s’il veut préparer des examens. ”

Article quatrième: Les grandes écoles (Polytechnique, l’ENA…) sont remises en question dans leur mode de recrutement. La sélection, corollaire nécessaire de la concurrence, et qui régissait l’entrée dans ces établissements, ne produisait que des personnalités conformistes, incapables de créativité et d’imagination. Pour entrer à l’ENA, des jeunes de vingt-cinq ans devaient plaire à des vieux de cinquante ans. Ce n’était pas bon signe.

Article cinquième: Les enseignants n’ont plus le droit de se renseigner sur l’âge de leurs élèves. Les dates de naissances doivent être rayées de tous les documents scolaires, sauf pour le médecin de l’école. Il n’est plus question de dire qu’un enfant est en retard ou en avance, car c’est un instrument de sélection. Chacun doit avancer sur le chemin du savoir à son rythme, et sans culpabilisation ou fierté par rapport aux camarades de classe. Par contre, un professeur a le devoir de demander à l’élève ce qu’il sait faire pour adapter son enseignement, éventuellement programmer un redoublement. Le redoublement est d’une réelle utilité s’il n’a pas de connotation de jugement.

Article sixième: Chaque professeur sera assisté d’un professeur de philosophie. Il faut en effet doubler l’accumulation des connaissances d’une approche par les concepts. Il faut en particulier passer par l’histoire des sciences, resituer les connaissances par rapport aux erreurs historiques d’interprétation des savoirs. Il faut que les élèves aient conscience des enjeux politiques qui se cachent derrière le progrès scientifique. On pourra rester quelques semaines sur un même concept, plutôt que de saupoudrer du savoir dans chaque cours.

Article septième: Le travail des professeurs par disciplines est annulé au profit du travail en équipe. La progression du travail des classes ne doit pas être perturbée par des impératifs de programme.

Article huitième: Chaque personne disposera dans sa vie, vers la fin de la trentaine, de quatre années sabbatiques afin de faire le point, se réorienter, apprendre d’autres choses. Chacun a le droit de vouloir changer de métier ou de vocation, parce qu’il n’est pas évident de se déterminer définitivement à dix-huit ans.

Article neuvième: le ministère de l’Économie ne dictera plus ses besoins au ministère de l’Éducation. Dorénavant, le ministre de l’Économie donnera tous les moyens nécessaires à l’Éducation nationale pour réussir sa vocation.

Ha, pas si idéaliste que ça, je dirai plutôt réaliste quand on y regarde de plus prêt. L’article 9 est en plein dans le mille et me fait penser à cette phrase de Abraham Lincoln: « Vous trouvez que le savoir coûte cher? Essayez l’ignorance! ».

Pistes: utopie raisonnable chez Voir
La vraie rupture : le devoir d’utopie d’Albert Jacquard devrait être au centre des débats pour la présidentielle chez Agoravox

A propos de l'auteur

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6 Réponses à “ Albert Jacquard, l’éloge de l’utopie

  1. Une chance qu’il nous reste quelques grands sages de la trempe de Jacquard. C’est drôle, mais ces temps-ci, c’est du côté de ces «vieux sages» que je sens le plus de lucidité à l’égard de notre société, de l’environnement et même de la société de l’information. Nous avons vraiment grand besoin de la pensée des Hubert Reeves, Joël De Rosnay, Francesco di Castri et Albert Jacquard pour nous pousser à prendre le temps de réfléchir. Si seulement les personnages influents gagnaient tous en sagesse avec l’âge, on n’aurait pas récemment eu à subir Caillé qui demande d’abolir le BAPE ou Bouchard nous chicaner parce que l’on ne travaille pas assez!

  2. Tout à fait d’accord avec toi. Les récentes sorties de Bouchard et de Caillé illustrent bien le fossé qui se creuse entre les vraies précocupations « citoyennes » qui sont surclassées par la seule valeur économique. Le discours officiel et même médiatique ne s’adresse plus qu’au consommateur ou au contribuable en oubliant totalement le citoyen et cela dans presque tous les domaines que ce soit l’éducation, l’environnement, l’éthique. Un autre exemple flagrant avec le rapport Stern: il a fallu qu’on mentionne la menace économique pour succiter des réactions. Des Jacquard, Zuzuki, Attali doivent continuer à nous faire réléchir et prendre conscience avant que ce ne soit trop tard. Le pire est que dèsque tu te permet d’exprimer des doutes et des questionnements, tu te fais automatiquement taxer de gauchiste, la vieille technique de l’étiquette pour ostraciser. C’est très frustrant, ce qui explique peut-être que les intellectuels et les philosophes se taisent. A nous de leur montrer qu’on a besoin d’eux.

  3. Tout cela ressemble quand même à une dictature de l’utopie. Pourquoi le plan de A.Jacquard pour l’éducation serait meilleur que ce qui existe actuellement?

    C’est bien gentil de pondre des articles comme ceux-ci, mais où sont les arguments? Il y a beaucoup à dire sur l’école, en France, au Canada, partout, et réduire le débat à quelques articles me semble un peu facile.
    Regardez l’emblématique l’article 4, en substance il dit “il faut abolir la sélection telle qu’elle est” mais ne dit pas par quoi la remplacer, ni même ne donne de piste de réflexion. Comment sélectionner les futurs dirigeants d’un pays, vous voulez les tirer au sort peut-être?

    Dans un autre texte, il parle d’abolir la compétition dans le sport. Mais il me semble que c’est la définition même du sport!!! Vous ne voulez pas abolir le sport tout de même? Le dépassement de soi, c’est bien, mais y travailler avec les autres me semble porteur de plus richesse et d’intérêt. Si tout le monde se mettait à travailler pour soi, pour se dépasser sans s’occuper des autres, quelle tristesse, quel ennui!

  4. Cher Olivier, dictature de l’utopie, vous y allez un peu fort. Pour le moment nous vivons plutôt dans la dictature des technocrates et des gestionnaires.
    Je ne prétends pas et ni M Jacquard que son plan est meilleur que ce qui est en place. Disons que des fois il faut sortir des sentiers battus et se remettre en question. S’il y a autant d’élèves qui décrochent et aurant de profs mécontents, il y a forcément quelquechose qui ne fonctionne pas. Ici au Québec le niveau des élèves a fortement baissé et en France avec le fameux bac en poche, c’est le chômage.
    En ce qui concerne le sport, je pense que l’esprit de compétition est sain mais à certaines conditions: quand je vois tous ces gamins stars de foot, cyclisme, hockey, athlétisme ou autres qui se shoote aux stéroÏdes pour performer, je trouve cela pathétique. Ce n’est pas l’esprit sportif, ce sont les marchands et les commanditaires qui contrôlent le jeu et là il y a problème.
    Ici le sport nationnal-religion est le hockey et vous ne pouvez pas imaginer à quel point les parents projettent sur leurs enfants et rêvent de les voir jouer un jour dans la NHL. J’ai même déjà assisté à des bagarres entre parents lors de match de gamins de 10 ans. Terrible.

  5. Ça me fait penser à Mao et son cortège de millions de morts. Une révolution culturelle conduite par la dictature pure et simple. Oui, effectivement, une dictature de l’utopie, le terme est tellement juste.

    Un autre VRAI sage disait : “il n’y a pas pire injustice que de traiter également des choses inégales”, voilà ce que donne ce nivellement des masses et l’accès massif à tout. Car chacun est différent, nier cela, c’est nier la diversité même.

    Quand à l’esprit de compétition, il est ESSENTIEL au développement humain, au dépassement de soi, à l’apprentissage de la vie. En URSS, il n’existait pas de compétition, bon ou mauvais, tu étais traité pareil, tu étais payé pareil… cela transforme une société en zombies, en gens sans désir, sans envie d’être meilleurs… pour eux-même et pour leur entourage.

    C’est tellement surprenant de retrouver ce genre de texte d’une telle naïveté, alors que certains de ces principes qui ont été mis en place déjà par le passé, se sont révélés être des échecs !

  6. @Jean-Philippe: j’ai plutôt l’impression que c’est en ce moment que nous vivons un échec – surconsommation, incapacité à répartir les fruits de la terre avec les pays pauvres, corruption, appauvrissement des classes moyennes, destruction inconsciente de la planète etc… la liste est longue. Regarder notre monde uniquement dans la loupe d’ un anti-communisme primaire ne m’apparait pas non plus la bonne manière.
    Puisqu’on parle éducation, regarde ce billet sur des expériences menées aux États-unis, pas très loin de ce que préconise Jacquard: http://www.lactualite.com/societe/carole-beaulieu/bye-bye-ecole-du-17e-siecle

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